18
L’annonce
Au moment même où Naïla franchissait la frontière entre le monde de Brume et la Terre des Anciens, une onde de choc se fit sentir dans un périmètre de deux cents kilomètres autour de son point de chute. Mais c’est à une centaine de kilomètres en amont que l’incident eut des répercussions plus importantes. Au château de la famille Canac, sur les rives du lac Kyr, ce tremblement du sol prit une tout autre signification. Le maître des lieux fut parcouru d’un long frisson lorsque la vibration atteignit son corps. Sans perdre de temps, il descendit dans les profondeurs du château retrouver sa sorcière, Mélijna. Il n’eut cependant pas le loisir de se rendre jusque dans son antre puisque elle-même venait à sa rencontre, dans le long escalier de pierre. Un seul regard de Mélijna suffit pour qu’il sache qu’il ne s’était pas trompé. Ainsi, l’héritière maudite revenait finalement sur la terre de ses ancêtres.
Quand Mélijna lui avait dit, quelques semaines plus tôt, qu’une nouvelle Fille de Lune traverserait sûrement bientôt, Alejandre n’avait pas mis sa parole en doute. C’est seulement quand elle lui avait précisé que celle-ci serait différente des précédentes qu’il avait froncé les sourcils. « C’est une Fille de Brume…», avait-elle dit. Alejandre s’était soudain montré plus attentif. «… Une Élue de la lignée maudite. » À ce moment-là, le sire de Canac avait carrément jubilé. Jamais il n’aurait cru que la vie lui ferait pareil cadeau, après de si nombreuses années de disette, sur ce continent de périls. Nul besoin d’être devin pour savoir que lui, Alejandre de Canac, ne laisserait pas passer cette chance de régner sur les peuples insoumis des autres mondes et sur les mutants des terres plus à l’est, loin au centre du continent. Lui, qui avait si souvent rêvé de venger ses ancêtres de ce que ces infernales femmes de pouvoir leur avaient fait subir au cours des siècles, voyait enfin l’heure des règlements de compte approcher…
Chaque nouvelle Fille de Lune qui faisait son apparition arrivait seule désormais. Elle n’avait personne pour l’accueillir et l’épauler. Et avant que les « mauvaises » personnes ne la prennent en charge, le sire de Canac s’arrangeait pour la retrouver. Seule, l’Élue était donc déjà perdue à ses yeux. À moins qu’elle n’accepte simplement, comme sa très lointaine aïeule, de se joindre à la famille Canac, descendante directe de Mévérick.
Depuis des centaines d’années, cette famille habitait le château au bord du lac. De père en fils, ils se transmettaient non seulement les propriétés s’étendant sur des centaines d’hectares et les servitudes des nombreuses familles qui y habitaient, mais aussi le désir de poursuivre la quête de Mévérick. Ce dernier rêvait de régner en maître absolu sur la Terre des Anciens et les six autres mondes. Aujourd’hui, c’était à Alejandre, dernier sire de sa lignée, qu’incombait cette tâche colossale.
Sourire aux lèvres, Mélijna le contemplait. Elle savait fort bien ce qui occupait ses pensées en ce moment d’allégresse. Mieux que quiconque, elle connaissait les moindres détails de l’histoire de cette famille et ses mésaventures. Ce n’est pas par hasard qu’elle avait choisi de se réfugier chez un Canac autrefois. Elle ne pouvait donc ignorer tout ce que cette arrivée impliquait pour lui, et pour le continent entier. Par contre, contrairement à lui, elle n’était pas persuadée qu’il suffisait que cette Élue revienne pour que tout s’enchaîne facilement. Elle ne voulait surtout pas qu’il le devine dans son attitude, mais cette nouvelle venue s’était annoncée beaucoup plus fortement que la dernière. Les entrailles de la terre ne mentent jamais pour ces femmes hors du commun.
Compte tenu des problèmes qu’elle-même, Mélijna, et le père d’Alejandre avaient rencontrés avec la dernière Élue maudite, elle prévoyait que la partie serait encore plus difficile cette fois-ci. Nul ne savait ce qu’Andréa avait raconté à son retour, la première fois, sur les terres de Brume.
D’un autre côté, le temps écoulé depuis les derniers essais de prise de pouvoir avait sûrement fait des ravages équivalents dans tous les peuples. Déjà, lors de la venue d’Andréa, peu se souvenaient de cette lignée de femmes d’exception. Dix-huit ans plus tard, le souvenir se serait encore estompé dans la mémoire collective, les civilisations parallèles n’ayant rien su de la jeune femme. Ces êtres avaient voulu échapper à la domination et à la conquête, repoussant les menaces d’esclavage au plus profond d’eux-mêmes, forçant ainsi la perte de souvenirs pourtant essentiels à leur survie. Dans leur hâte d’oublier, ils avaient omis un fait primordial : la menace ne s’était jamais réellement éteinte et les passages n’avaient pas disparu. Tant que des descendants directs, de part et d’autre, survivraient, la menace persisterait.
Il n’y avait que quelques vieillards pour se souvenir et raviver cette souffrance de temps à autre. Malgré leurs bonnes intentions – soit préserver les générations futures de la menace et leur donner la chance d’apprendre à se défendre –, les plus jeunes faisaient la sourde oreille et qualifiaient de légendes et de contes ces histoires de Filles de Lune, de magie et de sorcières. Ils ne croyaient pas que de simples femmes puissent ainsi détenir entre leurs mains la destinée de tous ces peuples auxquels ils ne croyaient pas non plus. Il ne restait plus, aujourd’hui, qu’une poignée de survivants des derniers vrais affrontements hors des Terres Intérieures, et tous étaient considérés comme séniles par leur entourage, qui ne portait plus la moindre attention à leurs élucubrations. Tant mieux pour Alejandre et Mélijna. L’avenir était déjà suffisamment difficile et incertain, l’ignorance des paysans concernant leur propre histoire ne pourrait qu’aider à entraîner leur perte et à servir la cause des Canac et de leur sorcière.
De fait, plus d’une centaine d’années s’étaient écoulées depuis la bataille de Milburge. Pour sa part, Mélijna se souvenait que ce n’était qu’une cinquantaine d’années plus tard qu’elle avait définitivement perdu la trace de la lignée maudite. Miranda avait réussi à fuir vers le monde de Brume, sachant que la sorcière ne la poursuivrait pas au-delà. Cette dernière avait trop à faire pour se lancer tête première dans l’un des deux mondes qu’elle connaissait le moins, surtout qu’elle était fort affaiblie à ce moment-là et qu’elle devait surtout penser à sa survie.
Aujourd’hui, la soif de pouvoir des Canac et de Mélijna couvait toujours sous les cendres, attendant patiemment l’heure de renaître et de s’exprimer. Un court instant, une image s’imposa à l’esprit de Mélijna, mais elle chassa de ses pensées le frère d’Alejandre et ceux qu’il fréquentait. Il était le seul véritablement capable de nuire à ses projets, et l’incapacité qu’elle avait de le réduire à jamais au silence la rendait irascible et colérique. Qu’une sorcière de sa trempe ne puisse venir à bout d’un simple être humain n’avait aucun sens ! Malgré tous ses efforts, elle ne parvenait pas à saisir ce qui distinguait tellement le jeune homme de son frère. Elle était incapable de le sonder ou de lire dans ses pensées, malgré des essais répétés. Il semblait protégé par une magie que la sorcière ne connaissait pas.
Alejandre tira Mélijna de ses pensées en lui demandant si elle avait pu voir une partie de son avenir dans ce signe des dieux. Elle préféra amorcer son retour vers les entrailles de la forteresse, sachant fort bien que l’ambitieux jeune homme la suivrait. Les marches n’en finissaient plus de s’enfoncer dans la terre. Tous deux atteignirent bientôt un palier, puis un long couloir défila devant eux. Des dizaines de cachots, aux ouvertures traversées de barreaux métalliques, s’alignaient de chaque côté de l’allée centrale. Il y avait plusieurs années que ces pièces ne servaient malheureusement plus. Il n’y avait que quelques squelettes épars pour rappeler, aux très rares visiteurs, leur utilité d’antan. Des années glorieuses dans l’esprit d’Alejandre, mais des souvenirs atroces pour les quelques dépositaires du savoir du peuple.
À cette vue, le sire poussa un soupir de résignation, mais aussi d’espoir. Il était soudain convaincu de la prochaine remise en fonction des cachots. Il pensa aussi qu’il lui faudrait trouver un homme de confiance pour les tâches plus délicates dans la dernière salle, tout au fond du couloir… Richcard se ferait sûrement un plaisir de s’en acquitter, lui qui disait souvent regretter de n’avoir point connu la glorieuse époque des bourreaux.
Mélijna, toujours silencieuse, suivait le cours des pensées de cet homme étrange. Le lien particulier qui les unissait, et lui permettait de connaître ses moindres états d’âme, la terrorisait parfois, elle qui avait pourtant le cœur aussi noir que la nuit. Elle n’appréciait pas toujours cette faculté de lire dans l’esprit des autres dont lui avait fait don les divinités de sa noble famille. Elle aurait préféré un cadeau moins empoisonné, à l’instar de sa défunte sœur Séléna. Elle savait que sa rancœur ne lui apporterait pas la paix, pas encore, mais un jour peut-être…
Elle obliqua dans la direction opposée aux cachots pour reprendre sa descente, Alejandre sur les talons. Une dernière volée d’une centaine de marches les mena aux confins du bâtiment. Une porte de bois d’une épaisseur non négligeable s’ouvrit sous la poussée de la vieille femme.
La chaleur qui régnait dans l’immense salle était suffocante. Un énorme foyer occupait le centre de la pièce ; un chaudron y trônait, comme toujours, dont s’échappaient des volutes de fumée bleue, sous l’action des bouillons qui troublaient la surface du liquide qu’il contenait. Seule la couleur de la mixture différait à chaque visite d’Alejandre. Un ravel, grand oiseau gris bleu à tête de loup d’une espèce extrêmement rare, attendait patiemment le retour de sa maîtresse sur son perchoir. Son cri se fit entendre au moment où Mélijna pénétra dans la pièce. Elle lui rendit ses salutations par un croassement étrangement semblable, qui glaça le sang de son visiteur. Constater qu’il existait toujours des ravels, plus de quatre cents ans après leur disparition présumée, était chaque fois troublant pour Alejandre, Ces volatiles, fort recherchés autrefois pour leurs étranges pouvoirs, avaient la réputation de n’être fidèles qu’à une seule personne jusqu’à leur mort. Le jeune homme frissonna à la pensée de l’âge de celui qu’il contemplait. Il espéra, compte tenu du peu de sympathie de l’oiseau à son égard, que les pouvoirs de celui-ci n’augmentaient pas au même rythme que ceux de sa maîtresse. Mélijna sourit à la dernière pensée du sire. « Bien sûr que les pouvoirs de cet oiseau augmentent à la même vitesse que les miens. »
Alejandre avait appris, très jeune, à respecter et à craindre cette sorcière. Elle avait rendu d’immenses services à sa famille par le passé et sa collaboration lui était essentielle. Il ne pouvait nier qu’il avait besoin d’elle plus que jamais, mais si on lui avait dit qu’il pourrait mener à bien ses projets sans son aide, il n’aurait pas hésité à s’en débarrasser sur-le-champ. Elle possédait beaucoup trop de connaissances et de pouvoirs pour ne pas représenter un danger, si elle décidait de changer de camp. Comme son père avant lui, il ignorait tout des origines de cette étrange femme. Ce dernier lui avait confié, sur son lit de mort, qu’elle était arrivée un jour d’hiver au château, complètement gelée et affamée, quelque soixante ans plus tôt. Elle avait promis une aide et une loyauté indéfectibles à son arrière-grand-père s’il acceptait de la recueillir avant que la mort ne le fasse. Son ancêtre avait dit ne jamais l’avoir regretté.
Comme chaque fois qu’il pouvait l’observer, il semblait à Alejandre que Mélijna ne portait pas le poids des ans. Elle était en tous points semblable au portrait qu’elle avait elle-même exigé et qui avait été peint quelques années après son arrivée. Comme si, à un moment précis, son corps avait atteint une limite qu’il n’avait jamais franchie. Ses longs cheveux blancs, sa silhouette mince et ses innombrables rides ne se modifiaient plus. Se pouvait-il qu’elle ait trouvé le moyen d’arrêter les ravages du temps ?
Il ne le saurait probablement jamais puisqu’il n’oserait pas lui demander, de peur de provoquer une de ces colères dont elle avait le secret. C’est cet étrange pouvoir sur le vieillissement, de même que de nombreux autres faits inexplicables, qui lui faisait craindre cette créature. Comme Mélijna n’avait pas les yeux dissemblables des Filles de Lune, elle n’aurait pas dû vivre si longtemps et posséder autant de dons. De fait, elle parlait aux animaux, lisait l’avenir, se guérissait par la seule force de sa pensée et bien d’autres choses encore. Seule la sorcellerie, la vraie, la noire, pouvait expliquer ces grands pouvoirs et il ne connaissait qu’une infime partie de ce qu’elle était capable de faire. Il devait absolument la garder comme alliée.
Suivant toujours sa réflexion, Mélijna se dit qu’il valait mieux pour lui, en effet, qu’elle soit ici. Elle ne lui révélerait certainement pas qui elle était réellement ni qu’elle pouvait lire dans ses pensées. Elle conservait ces armes pour s’assurer de sa loyauté, comme elle s’était assurée de celle de ses ancêtres, à divers moments. Mais Mélijna ne servait pas ces hommes naïfs par générosité ni pour les remercier de l’avoir recueillie chacun à leur tour au fil des décennies, elle le faisait parce qu’elle avait besoin d’eux pour assouvir sa propre vengeance, qui couvait depuis tellement longtemps déjà : anéantir les Filles de Lune. Elle laisserait cependant le temps au dernier Canac de mener à bien ses projets.
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Pendant que Mélijna et Alejandre jubilaient dans les entrailles du château, Alix tentait, tant bien que mal, de saisir la signification de ce qui lui arrivait. Il s’était réveillé en sursaut, au beau milieu de la nuit ; la douleur avait été encore plus vive que les deux fois précédentes. Mais c’était ce qui était arrivé ensuite qui l’inquiétait davantage ; un tremblement de terre avait presque immédiatement suivi la disparition de son mal, annonçant vraisemblablement l’arrivée d’une Fille de Lune par le passage maudit. Sachant qu’il n’arriverait jamais à se rendormir, le jeune homme s’était habillé et était sorti prendre l’air.
Assis sur la clôture de perche de l’enclos à chevaux, il regardait distraitement au loin, agitant la tête, perplexe.
— Ça n’a aucun sens…, murmura-t-il pour lui-même. Il n’y a plus de Cyldias désigné depuis près de deux siècles.
En soupirant, il leva les yeux vers la lune.
— Alors pourquoi moi, douce Alana ? Et surtout, pourquoi maintenant ?